Rencontre avec notre guide, membre d’une des nombreuses minorités ethniques de la région du Mondulkiri. Partis pour 2 jours/1 nuit en trek dans la jungle. (Le groupe est constitué de Vince mon coloc’, Perrine qui travaille avec lui, Hang the jungleman et moi.) Les premières centaines de mètres se révèlent simples. Je me dis que la « ballade » sera agréable. Le sol semble à peu près sec, la vue dégagée.
Et puis on est rentré pour de vrai dans la jungle. Oui, parce qu’on n’y était pas encore. Et en fait, ça se corse. Je n’ai pas les chaussures adéquates, pas les conditions physiques adéquates, et en plus je suis en jean. C’est important d’être classe au milieu des arbres. Heureusement, je n’ai pas de sac. Les autres me portent mes affaires. Ils ont très vite compris qu’il est préférable que je ne sois pas entravé par un sac à dos, étant déjà entravé par mon corps. Et c’est vrai que je ne suis pas trop à l’aise sur mes appuis. Attentif, le guide me taille (arrêtez de fantasmer) une canne de marcheur pour moins galérer. Rien que pour moi. Résultat, j’ai eu une ampoule à la main.
Après 3 heures de marche à l’affût du moindre bruit, du moindre animal. Après des descentes abruptes à se prendre dans la gueule les branches écartées par les marcheurs de devant, la première cascade d’eau s’offre à nous au détour d’un chemin pris dans les herbes hautes. Je plonge pour aller sous la chute et faire comme dans la pub du gel douche. Sauf qu’en fait c’est pas possible de rester sous cette saloperie. C’est comme se prendre une putin de branlée. Mais ça, bien sûr, dans la pub, ils te le disent pas. Alors je suis allé barboter plus loin.
Après la baignade, notre guide sort la nourriture de son sac. Riz, viande, légumes. Petit problème, il a oublié les couverts. Mais le mec ne se laisse pas démonter. Il attrape un morceau de bambou et nous taille à chacun une paire de baguettes parfaites. Sans le moindre défaut. Bien profilées. Aérodynamiques. Probablement hypoallergéniques aussi. Impressionnant. Bon, je le soupçonne quand même d’avoir fait exprès « d’oublier » les fourchettes pour pouvoir épater les gonzesses. C’est pas très sport. Est-ce que je fais ça moi ? Non.
Nous reprenons notre route. Quelques centaines de mètres plus loin, le guide nous fait bifurquer en direction de la rivière, en amont de la cascade d’eau. Le chemin s’arrête. Je comprends (parce que j’ai eu mon bac) qu’il va falloir traverser le courant. Difficile d’évaluer la profondeur. Il nous demande d’enlever nos fringues. Bon ok c’est profond. Nous avons nos gros sacs à faire traverser aussi. Moi j’ai rien. Mais je compatis. Ah si j’ai mes chaussures et mon appareil photo. Que le guide me portera. La traversée de Perrine et Vincent s’est déroulée sans encombre. Ça devrait le faire. Toute façon je suis pressé de quitter ce bord. En arrivant sur la rive, nous avons aperçu un gros serpent. Personne n’avait envie de s’attarder. Comme je suis bon en négociation, j’ai hérité de la dernière place pour traverser. Je ne peux pas m’empêcher de me dire que cette saloperie me regarde et attend qu’une chose, me bouffer. (L’autre jour quelqu’un m’a traité de Drama Queen. Je vois toujours pas pourquoi.) Finalement Hang revient de mon côté du monde, attrape mes affaires et moi par la même occasion. Et nous voilà partis. Pour situer un peu mon état de stabilité quand l’eau atteint ma taille, j’ai mon jean roulé en boule sous un bras. Avec ce même bras je tiens ma canne de marcheur. Avec mon autre main je m’agrippe à Hang. Et enfin, je lutte contre le courant. Que je qualifierai de courant de bâtard. Equilibre : précaire. A quelques mètres du bord opposé, trop excité à l’idée d’enfin arriver, je perds le contrôle de mes membres et échappe mon jean dans l’eau. Avec le jean, passeport et portable. Rattrapés au dernier moment. Je tente tant bien que mal d’atteindre la terre ferme où m’attendent mes compagnons au sourire moqueur.
Je suis la risée de notre petit groupe. Même le guide se fout de ma gueule. Je sais pas ce qui me retient de lui en mettre une. Peut-être le fait qu’il manie son couteau comme une tortue ninja. Peut-être.
Après encore 4 heures de marche intensive à gravir le flanc opposé de la jungle, nous arrivons tout en haut, sur le plateau qui surplombe toute la forêt. Magnifique. On entre dans le village de notre guide. 5 familles se partagent cette grande bande de terre piquée de quelques maisons en bois. Rythme calme sans électricité, eau courante ou toilettes. La vie des habitants est calée sur la course du soleil. Ce qui donne à ce village un air de monde à part, protégé. Une pensée sûrement partagée par les dizaines de touristes qui s’y succèdent chaque semaine. J’imagine.
Ils appartiennent à la minorité des Phnong, considérés comme des attardés par les Khmers. C’est pas une évidence. Pour nous ils étaient juste bourrés. Ils nous accueillent chaleureusement et nous promettent un bon dîner pour le soir, en compagnie aussi de deux Espagnols qui ont atterri dans le même village.
Tandis que le soleil s’écrase derrière la forêt, il nous prend l’envie d’une «douche». L’aînée des enfants nous accompagne en contrebas du village, pénètre dans la jungle jusqu’à un trou d’eau stagnante. Probablement une source. On se lave sommairement à l’aide d’une casserole et ressortons de la jungle boueuse plus sales que nous n’en sommes entrés. Peu importe. La nuit tombée est maintenant éclairée par un immense feu auprès duquel nous nous installons. Un véritable festin nous attend avec en point d’orgue une soupe épicée cuite au feu de bois dans un bambou. Nous rions beaucoup. Profitons de la soirée. Buvons, échangeons. Il se passe quelque chose quoi.
Pendant ce temps, les enfants jouent littéralement dans le feu. J’exagère à peine. C’est marrant à voir d’ailleurs, parce que les cinq occidentaux que nous sommes, on serre les fesses comme des malades à chaque fois que les gamins s’approchent un peu trop du feu à notre goût, c’est à dire à moins d’un mètre on va dire. Pendant ce temps les pères se prennent une biture à l’alcool de riz, sans soucis, alors que leur progéniture se bat désormais avec des bâtons en feu. Et ils font pas semblant. Pour rajouter au grand n’importe quoi de la scène, les chiens sautent joyeusement entre les enfants et les flemmes. Cet alcool de riz a l’air de détendre tout le monde. Alors détendons-nous.
Notre logis pour la nuit, une petite bicoque en bois où vivent 6 à 7 personnes auxquels il faut ajouter 2 chats, 5 chiens, des poussins et une sorte de raton laveur/lémurien attaché à une laisse et qui semble avoir la rage. Pendant ce temps, des éléphants passent à quelques mètres de là. Nous, on dormira dans des hamacs munis de moustiquaires. Moi, ce petit goût d’aventure et de danger, ça me rend tout fou. Danger ? Oui un peu parce que le hamac de Vince a lâché pendant la nuit et qu’il s’est ramassé sur les lattes de l’estrade en dessous de nous. Et qu’il a fini sa nuit comme ça, comme une merde (désolé Vince c’est la vérité) gisant sur le sol, encore pendu par les pieds. J’ai entendu le bruit lourd de sa chute, et en toute logique, j’ai pensé qu’un animal s’était pris un mur de la maison. Alors je ne me suis pas inquiété. J’aurais mieux fait de rester sur mes gardes parce que pendant ce temps, un boeuf a aussi profité de la nuit pour entrer dans la maison (oui un boeuf) et me voler les affaires que j’avais pendues pour qu’elles sèchent. Je ne les ai jamais retrouvées.
Nuit. Normale.
Le lendemain allait se révéler tout aussi intéressant.
[La suite au prochain épisode]
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